LES HEIMATLOS DE LA REPUBLIQUE

Naître et grandir à l’insu de la Nation !

Au Cameroun, et en particulier dans le Septentrion, plusieurs milliers d’enfants naissent et atteignent l’adolescence, dans bien souvent des cas l’âge adulte, sans se voir établir l’acte de naissance. La responsabilité première est, bien entendu, celle des parents qui, pour la plupart, font montre d’agilité et d’impertinence aigue en matière de suivi des progénitures qu’ils mettent au monde. On pourrait être tenté d’excuser cette légèreté en évoquant l’ignorance ambiante et l’incidence d’héritage d’une société conservatrice, extrêmement attachée aux traditions et coutumes ; mais il suffit d’observer l’évolution conséquente dans cette même société sur divers plans pour constater que le problème est évidemment ailleurs.

La raison de la pauvreté, aussi réelle en outre, ne tient pas non plus. Car, l’acte de naissance est un document administratif délivré gratuitement à tout nouveau-né à la demande de ses parents ou des responsables des formations sanitaires où l’enfant a vu le jour. Sur une simple déclaration de naissance, l’acte est établi à l’état civil de la commune la plus proche et il revient au parent de le récupérer. Les enfants nés sous le régime de mariage coutumier (hors mariage donc, aux yeux de la loi de la République) doivent se faire reconnaitre par leur père naturel pour que le nom de ce dernier soit inscrit sur le document. Simple procédure également.

Les enfants déplacés de Fotokol dépourvus d’acte de naissance

Si l’acte n’est pas établi à la naissance, à l’adolescence ou à l’âge adulte, la procédure devient beaucoup plus lourde avec des ramifications – des complications, dirait-on, – judiciaires. Elle alimente par ailleurs un circuit de corruption, des agents communaux trouvant en cela un moyen de se faire de l’argent en proposant aux demandeurs un raccourcissement de la procédure. Il s’en suit la fabrication de faux documents et bien sûr les conséquences qui peuvent en découler.

L’Etat civil est-il accessible à tous ? Depuis les réformes territoriales opérées au Cameroun dès 2005, le pays s’est doté de plus de communes qu’il en avait depuis l’indépendance. 360 communes en tout. Et pour des raisons pratiques, le personnel communal est généralement recruté parmi les gens du terroir. En plus, les chefferies traditionnelles de premier et de deuxième degré sont dotées de centres secondaires d’Etat civil, malgré l’amateurisme du personnel qui y exerce. La question d’accessibilité ne se pose donc pas. Par ailleurs, beaucoup de parents ne reviennent plus récupérer les actes établis à la Commune après qu’ils aient pu déclarer la naissance ou compléter les noms de l’enfant ; étant entendu que chez les musulmans en particulier, le nom est donné à un nouveau-né sept jours après sa venue au monde, ce qui, de fait, impose aux parents de repartir à la formation sanitaire compléter les informations avant que celles-ci ne puissent être transférées à la mairie.

Ainsi, en l’absence d’application d’une loi ou des mesures jurisprudentielles coercitives, l’irresponsabilité des individus, quelque peu collective, produit des effets que l’on sait exécrables. Dans le seul département du Diamaré, on dénombre près de 5000 enfants en classe de CM2 ne pouvant pas présenter les examens de fin du cycle primaire pour défaut d’acte de naissance. Dans une commune comme celle de Maroua 1er, où l’espace urbain côtoie les zones rurales, on peut compter 5630 enfants dont 2767 filles régulièrement inscrits dans les écoles primaires mais n’ayant pas d’acte de naissance ; l’inscription étant acceptée maladroitement par une simple tolérance administrative généralisée. On estime aujourd’hui, sur la base des études faites dans les écoles et les villages des départements du Diamaré, du Mayo-Danay et du Mayo-Tsanaga, qu’il y a dans la Région de l’Extrême-Nord plus de 30 000 enfants qui n’ont pas fait objet de déclaration de naissance dans un centre d’Etat civil. Pour les personnes adultes, surtout celles habitant loin des centres urbains, elles sont encore très nombreuses à manquer ce document alors qu’il est indispensable pour l’établissement de la carte nationale d’identité, malgré un contexte d’insécurité omniprésente et où les contrôles de police sont de plus en plus récurrents.

Des jeunes filles du Canton de Bizili privées d’acte de naissance 

Mais les responsabilités sont partagées. Si les parents sont concernés au premier chef, le rôle de l’élite locale est aussi immense. Nos sociétés ont eu le malheur de produire et de se faire dominer par une élite à la fois rapace et insensible aux problèmes et manquements des populations qu’elle est sensée représenter. Avec une élite vertueuse, il aura suffi de mener des actions ciblées de sensibilisation et de conscientisation notamment dans les ménages et dans les groupements associatifs pour mettre un terme définitivement à ce désastre.

L’Etat, en outre, garde bien entendu toutes les possibilités d’initiatives pour faciliter davantage l’accès à ce précieux document. Il peut, entre autres moyens, créer des passerelles administratives pour permettre de régulariser la situation de certains sans-actes réduisant ou supprimant certaines procédures que l’on peut trouver à certains égards lourdes.

Il existe des associations de la société civile et des organisations non-gouvernementales qui se donnent la lourde peine de s’investir dans ce sujet, sans que leurs efforts si ardemment consentis ne produisent des résultats véritablement probants. La rigidité du problème nécessite qu’il y ait un sérieux front commun à tous les niveaux de la société pour ainsi prétendre induire sa neutralisation définitive.
Ou il naîtra toujours des heimatlos dans le Nord profond du Cameroun.

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