EDITORIAL - Opérer une rupture sincère avec le passé

 La reddition des centaines d’islamistes depuis quelques semaines est le sens du témoignage vivant du pardon et de la réconciliation entre des frères ou des familles disloquées du fait des incompréhensions profondes autour d’une idéologie religieuse. Comment pardonner lorsqu'on a été profondément offensé ? C’est un défi hors norme à relever qui nous attend : Que le pardon soit le résultat de l'acte de rémission des ex-combattants de Boko Haram et d’apaisement des victimes des islamistes...

 

La paix, une utopie dans notre contrée ? Il s’agit d’un véritable débat de spécialistes ou de philosophes. On peut aisément s’interroger sur son caractère utopique, considérant que la paix totale (tant au niveau collectif qu’individuel) n’est jamais entièrement possible.

Être en paix suppose l’assurance que la menace de guerre se trouve mise à l’écart, que les motifs d’hostilité aient suffisamment été anéantis pour que la tranquillité soit solide et durable. La paix peut se comprendre donc non comme la disparition de tout conflit mais comme la situation dans laquelle aucun trouble n’est suffisamment aigu pour qu’il entraine la destruction des hommes les uns par les autres.

1720 ex-combattants de Boko Haram ont décidé le 17 septembre 2021 de saisir la main tendue du Chef de l’Etat camerounais pour leur réinsertion, réintégration et leur réhabilitation au sein de leurs communautés respectives. Un choix empreint de sagesse, ils ont tourné le dos à la guerre, à la barbarie orchestrée par l’idéologie islamiste.

La guerre et la paix constituent deux termes exclusifs l’un de l’autre : ils s’opposent comme l’insécurité et la sûreté, la menace absolue et la protection entière. La guerre repose donc, sur l’intention d’hostilité, c’est à-dire la désignation de l’autre comme ennemi, désignation qui lui est explicitement déclarée. Si l’agresse ́ refuse de livrer bataille aux repentis, il n’y a plus de guerre.

Une faction des membres de Boko Haram a compris la nécessité de retrouver la société qu’elle avait abandonné il y a peu. Depuis 3 mois, ils arrivent au centre de transit de Meri par dizaine, par petits groupes. Ils traversent la frontière camerounaise par famille, généralement composée de femmes et d’enfants. Le Chef de l’Etat a débloqué un milliard de FCFA pour la construction du centre de réinsertion de Mémé, une localité située non loin de Mora, dans le Mayo Sava. Le futur centre de 1000 places sera bâti sur un terrain de 14 hectares offert par le Lamido de Mémé, Sa Majesté Lougouman Alhadji Mahama. Les ex-combattants bénéficieront d’un cadre propice à leur réintégration et facilitera leur réinsertion socio-économique.

 

Le retour à la vie normale des ex-combattants

Une école primaire est ouverte et fonctionnelle en ce moment au sein du centre de transit, elle accueille plus de 250 enfants des ex-combattants et associés.

Cette image bienveillante de retour progressif à la paix cache une avalanche des réactions indignées des populations dans certaines localités limitrophes au Nigéria.

Les incursions incessantes de la secte djihadiste dans des localités frontalières du Nigeria ravivent la peur de ces populations et un vif sentiment d’abandon.

Les civils, parmi lesquels les femmes et les enfants sont les premières victimes des affrontements. Ils sont littéralement pris entre le marteau et l’enclume, car toujours suspectés de sympathiser avec l’une ou l’autre des parties du conflit.

Le soir venu, lorsque 18 heures sonnent, les habitants de certaines localités munis de nattes et de pagnes, prennent le chemin des hauteurs des monts Mandara et de la petite forêt qui bordent les villages. Ils passent la nuit dans l’inconfort total rongés par l’inquiétude et le froid, trempés par les pluies et piqués par les scorpions et les moustiques. Certains se cachent derrière des rochers ou des buissons, d’autres se perchent sur des arbres. Les plus nantis se rendent dans des villages sûrs, à des dizaines de kilomètres, et ne reviennent qu’au petit matin pour s’occuper des champs et du bétail. Les combattants n’hésitent pas d’aller les chercher dans leurs champs pour les éliminer froidement. Ces personnes qui ont été violentées et en gardent encore des séquelles que le temps, malgré sa force érosive, n’arrive pas à effacer.

La conséquence immédiate de cette insécurité est la fermeture de certaines écoles primaires de l’enseignement de base dans ces localités exposées aux incursions régulières des islamistes. Pour l’année scolaire 2019-2020, il y a 68 écoles qui ont été fermées dans la Région de l’Extrême-Nord. Ces fermetures datent de 2014. On compte 16 écoles fermées dans le Département du Logone et Chari, 35 dans le Mayo-Sava, 17 dans le Mayo Tsanaga. Soulignons qu’au terme de l’année scolaire 20192020, la Région de l’Extrême-Nord comptait 2640 écoles dont 2432 publiques et 208 privées.

 

 Les ex-combattants de Boko Haram prennent le chemin de réintégration pacifique

Suivant l’exemple des 1720 pensionnaires du Centre de transit de Mémé, la majorité des populations de la Région de l’Extrême-Nord appelle les combattants islamistes à se repentir pour être réintégrés dans les communautés. Un certain nombre de personnes, victimes des crimes commis par les ex-combattants, restent hostiles à l’idée de cohabiter avec d’anciens islamistes.

Un travail de réconciliation avait été amorcé dans les communautés pour une réintégration acceptée par les populations. Certains combattants juraient publiquement, la main posée sur le Saint Coran, qu’ils ne font plus partie du groupe de Boko Haram. Une forme de repentance pour apaiser des communautés traumatisées à qui l’on demande subitement de pardonner les membres du groupe terroriste de Boko Haram qui ont renoncé au combat. Cette reddition ne touche malheureusement que des éléments subalternes de Boko Haram. Leur connaissance religieuse reste basique et cela nécessitera que le Centre de transit de Mémé organise des cours pratiques de religion pour l’approfondissement de l’apprentissage du Saint Coran. Il va falloir accélérer la construction du Centre de déradicalisation afin que celui-ci soit fonctionnel dans toutes ses composantes structurelles.

Car, il faut éviter que ces anciens islamistes ne s’ennuient et s’angoissent au risque de s’imaginer que leur transit ne devienne une forme de rétention prolongée.

Un voyage d’échange du personnel du Centre de Mémé au Niger serait une réelle immersion au centre de Goudoumaria à 200 km de Diffa. L’expérience de ce centre qui a ouvert ses portes en 2016 peut renforcer les aptitudes d’intervention du personnel appelé à encadrer les pensionnaires de Mémé.

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Saturday, 16 October 2021 15:23

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