ENFANTS-SOLDATS DE BOKO HARAM : Difficile retour à la vie normale

Selon l'Unicef, près de 135 enfants ont été utilisés par Boko Haram pour mener des attentats-suicides au Nigeria et au Cameroun en 2018, soit cinq fois plus qu'en 2016. Souvent très jeunes - parfois à peine 8 ans - les profils des enfants-soldats sont divers. Il y a ceux qui ont été enlevés durant les attaques de villages, dans le chaos et la fuite, il y a aussi ces innombrables enfants séparés de leurs parents qui se retrouvent livrés à eux-mêmes, en brousse ou dans des camps de déplacés. Ils deviennent des proies faciles pour les recrutements, tant ils sont vulnérables. Fort heureusement, quelques-uns d’entre eux réussissent à s’échapper des mains du groupe terroriste et à retourner chez eux. Mais pour quel accueil ? Victimes de rejet dans leur communauté à peine arrivés, traités comme des parias, ces enfants constituent désormais un sérieux challenge pour l’Etat qui doit non seulement protéger les populations qui les accueillent, mais aussi assurer à ces ex enfants-soldats, les conditions d’une bonne réinsertion. 

Ex-combattants du camp de la Force Multinationale Mixte de Mora

Qu’appelle-t-on « Enfant-soldat » ?

Les Nations Unies ont élaboré une définition de l’enfant-soldat que l’on peut retrouver dans l’article 1 de la Convention des droits de l’enfant (CIDE) de 1989 stipulant que : « Un enfant-soldat s’entend de tout être humain âgé de moins de 18 ans, sauf si la majorité est atteinte plus tôt en vertu de la législation qui lui est applicable ».

Un enfant-soldat a donc moins de 18 ans. Il peut donc être très jeune ! Certains d’entre eux ont été recrutés dès leur plus jeune âge, dès qu’ils pouvaient se rendre utiles par exemple en portant du matériel, en transmettant des messages, en puisant de l’eau, etc.).

Que fait un enfant-soldat ?

Tout d’abord, il est important de préciser que les enfants-soldats de Boko Haram ne sont pas tous des soldats. Il n’est pas nécessaire qu’ils portent des armes ou des bombes pour en faire partie. Le plus important est qu’ils soient enrôlés, de gré ou de force, et ce quelle que soit la fonction qu’ils exercent. Ils peuvent donc tout aussi bien être des cuisiniers, porteurs, messagers, esclaves sexuel(les), etc.
Il faut savoir que les enfants-kamikazes sont une catégorie d’enfant-soldat.
Des gamins d’à peine six ans sont enlevés et puis "formés" dans un seul et unique but : mourir pour la cause défendue par Boko Haram. Une chose est sûre, c’est qu’ils ignorent souvent le rôle qu’ils vont jouer dans les opérations meurtrières qui leur sont imposées jusqu’au moment où : soit ils passent à l’acte, soit ils s’échappent et rentre chez eux.

Le retour : comment et pourquoi ?

Avant d’être vue comme des enfants-soldats, il faut prendre en considération que ces enfants sont d’abord des otages de Boko Haram. Passés entre les mains de leurs ravisseurs pendant plusieurs années, beaucoup réussissent à s’échapper grâce aux assauts de l’armée régulière, d’autres sont libérés par Boko Haram parce qu’ils ne parviennent plus à les nourrir (sinon comment comprendre que des femmes puissent réussir à s’échapper avec des enfants de 2, 3 ou 4 ans sans qu’elles ne soient rattrapées dans leur fuite ?).D’autres encore ont déserté le camp de Boko Haram parce qu’ils n’avaient plus de quoi manger et voyaient déjà leur mort prochaine. Des témoignages rapportent également que ces derniers ont décidé de quitter en conscience et de bonne foi Boko Haram pour revenir au Cameroun reprendre une vie normale.

Une stigmatisation qui perdure…

Peu importe les causes ou raisons du « comeback », ceux qui parviennent à se sortir des griffes de Boko Haram connaissent tous un retour difficile auprès des leurs. Les enfants n’échappent pas à la règle ! Sceptiques sur l’intention réelle qui a poussé les ex-otages à revenir au pays natal, les populations d’accueil les soupçonnent d’être des espions à la solde de Boko Haram. Ils sont désormais marqués de façon indélébile ! Beaucoup d'ex enfant-soldats sont toujours vus par les membres de leur communauté d’accueil comme des terroristes potentiels, prêts à passer à l’acte à tout moment. Ils sont de ce fait isolés des autres enfants.

Il y a un climat de peur et de suspicion qui règne du fait de la présence de ces ex enfants-soldats dans la communauté ou dans les camps de réfugiés. Les gens se méfient d'eux et ne veulent plus les accueillir. Rejetés par les leurs, que fait l’Etat pour les aider à surmonter ce handicap tout en rassurant les communautés d’accueil ?

Une législation camerounaise qui pose déjà des balises… 

Dans la lutte contre Boko Haram, près d’un millier d’enfants étaient sous détention administrative en 2016. En février 2017, 592 étaient encore privés de liberté dans des conditions très peu reluisantes. Détenus dans des casernes, séparés de leurs parents, sans éducation, dans des conditions difficiles et pour des durées que l'on ignore. Des violences nées jusque-là de l’absence d’un cadre législatif clair pour gérer cette catégorie d’ex-combattant.

S’il est certain que la loi n°2014/028 du 23 décembre 2014 portant répression des actes de terrorisme, dans ses dispositions, ne traite aucunement du cas des « terroristes repentis », de leur prise en charge et de leur réinsertion sociale, il n’en demeure pas moins qu’avec le décret n°2018/719 du 30 novembre 2018 portant création du Comité National de Désarmement, de Démobilisation et de Réintégration, une brèche s’est ouverte.

En effet, à travers cet acte visant la création d’un organe chargé d'organiser, d'encadrer et de gérer les ex-combattants de Boko Haram et des groupes armés des Régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest désireux de déposer les armes, l’administration camerounaise a défini de manière générale un certain nombre de mesures en matière de désarmement, de démobilisation et de réintégration qui seront probablement applicables aux ex enfants-soldats.

Les alinéas 2 et 3 de l’article 2 dudit décret posent déjà la première pierre d’un processus qui va conduire à un traitement digne et humain des ex enfants-soldats de Boko Haram, ceci en tenant compte à la fois des impératifs de sureté nationale, mais aussi des préoccupations liées à l’aménagement d’un cadre d’assistance, de dé-radicalisation, de sensibilisation et de réinsertion dans la vie civile de ces victimes du terrorisme.

Dessin illustrant les ex enfants-soldats recueillis par les autorités

Même si le Cameroun est encore loin d’un cadre légal spécifique à l’encadrement des enfants- soldats à l’instar du Child soldiers accountability Act (loi sur la responsabilité concernant les enfants-soldats adopté en 2008 aux États-Unis), il n’en demeure pas moins que des bases non négligeables sont en train d’être posées afin de proposer des solutions locales durables au problème de la prise en charge et de la réinsertion sociale des ex enfants-soldats.

En attendant, il faut rester accroché à la Convention internationale relative aux droits de l’enfant (CIDE) adoptée le 20 novembre 1989 par l’Assemblée Générale des Nations Unies (ONU), ratifié par le Cameroun, qui dans son article 19, ordonne aux États de prendre « toutes les mesures (…) appropriées pour protéger l’enfant contre toutes formes de violences (…) ».

Les conditions d’une réinsertion sociale réussie…

Hantés par des souvenirs dont personne ne voudrait, déscolarisés, étrangers dans leurs propres familles, pour les ex-enfants soldats de Boko Haram, le retour à la vie civile sonne souvent comme le début d'un nouveau combat, celui d'une reconstruction personnelle qui peut prendre des années.

Même si certaines autorités administratives camerounaises pensent déjà à la création des camps de dé-radicalisation et de resocialisation, il est important de reconnecter l’ex enfant-soldat avec sa famille. C’est le meilleur moyen de le réintégrer à la société !

Pour ce faire, il faut dans certains cas retrouver les familles de l’ex enfant-soldat (même si cela peut nécessiter des recherches parfois longues) car beaucoup ont été enlevés très jeunes et ne savent pas forcément d'où ils viennent, quel âge ils ont.

Pour éviter la rechute…

Il est primordial de créer ou renforcer au niveau local des structures spécialisées dans la prise en charge des ex enfants-soldats de Boko Haram. Au-delà du caractère purement répressif et dissuasif de la loi et la mise sur pied des programmes de Désarmement, Démobilisation et Réintégration (DDR), il faut désormais penser peut-être à s’orienter vers la création des Centres de réhabilitation et de réinsertion des enfants-soldats revenus de la captivité. Ceci pour leur permettre de guérir de leurs plaies physiques, de leurs traumatismes psychologiques, leur réapprendre à vivre ensemble, les re-scolariser ou leur apprendre un métier.

Mais avant toute chose, il faut :
• lutter contre la pauvreté ;
• lutter contre la violence faite aux filles ;
• lutter contre l’impunité ;
• travailler avec les communautés locales ;
• donner accès à l’éducation à tous les enfants ;
• lutter pour un commerce d’armes contrôlé.

À propos de l'auteur

Prev LE DDR DES EX-COMBATTANTS DE BOKO HARAM DANS LA RÉGION DE L'EXTRÊME-NORD : Enjeux, contraintes et défis
Next COMITE DE VIGILANCE : Corps communautaire de sécurité en mal de reconnaissance juridique

Laisser un commentaire





Aujourd'hui9
Total3125

Visiteur(s) en ligne
1
Online

Thursday, 14 November 2019 15:51

Capture gredevel