BOKO HARAM : LE TEMPS DE LA PAIX DURABLE EST-IL ARRIVÉ ?

Les affres de la secte pernicieuse Boko Haram dans la Région de l’Extrême-Nord se sont faites vigoureusement ressentir au cours de l’année 2020 et pendant les 10 premiers mois de l’année 2021. On a aussi enregistré des vagues successives de redditions des ex combattants et associés de Boko Haram ces dernières semaines. Celles-ci présagent certainement l’espoir de la fin d’un long conflit aux conséquences ravageuses et destructrices de vies humaines. L’on dénombre en effet 1720 ex-combattants repentis, soit 681 camerounais et 1039 nigérians accueillis au Centre Régional du Comité National de Désarmement, Démobilisation et de Réintégration (CNDDR) de l’Extrême-Nord.

La confrontation de nos données avec celles de certaines organisations travaillant sur le sujet, permet de constater une recrudescence du nombre d’attaques et de victimes en 2020 par rapport à 2019. Rendu au 10ème mois de l’année 2021, les chiffres sont déjà assez proches de ceux de 2020. Cela peut s’expliquer par le relâchement observé chez les comités de vigilance, qui avaient pourtant été des maillons essentiels dans la lutte contre Boko Haram au cours des années précédentes, au plus fort de la crise sécuritaire dans cette partie du pays. En effet, les membres de ces comités de vigilance ayant pour certains, abandonné leurs activités quotidiennes pour assurer la sécurité de leurs localités, estiment qu’ils ne reçoivent pas le soutien et l’appui qu’ils auraient espéré. Plusieurs d’entre eux ont alors préféré retourner à leurs activités champêtres, d’où la réduction considérable des effectifs de ces comités, voire même simplement la dissolution de ces groupes dans certains villages, fragilisant ainsi le dispositif sécuritaire communautaire en laissant la voie pratiquement libre à l’ennemi.

On a constaté aussi la suppression de postes militaires avancés dans certaines localités frontalières. La conjugaison de ces deux facteurs a certainement facilité la tâche aux combattants de Boko Haram, dont la cartographie des attaques permet d’analyser les différentes formes ainsi que les artifices utilisés par cette nébuleuse pour semer la désolation au sein des populations.

Cartographie des attaques de Boko Haram en 2020 et 2021.

De janvier à décembre 2020, on a enregistré plus de 130 attaques de Boko Haram tandis que de janvier à août 2021, on en a enregistré pas moins de 117. Toutes ces attaques sont exclusivement perpétrées dans trois départements de la région de l’Extrême-Nord, comme nous le renseigne le tableau synthétique ci-dessous:

Comme bilan pour les différentes attaques au cours de l’année 2020, on compte plus de 326 personnes tuées et environs 132 personnes blessées. De janvier à août 2021, on ne dénombre pas moins de 153 personnes tuées et plus de 70 personnes blessées. Le constat majeur qui se dégage est que les attaques ayant eu lieu en 2021 ont été moins meurtrières que celles de 2020, pourtant l’écart entre le nombre d’attaques n’est pas assez considérable. Une situation qui pourrait être justifiée par le renforcement du dispositif sécuritaire de la force multinationale mixte, qui dans bien des cas a repoussé avec efficacité les attaques de la secte barbare. A cela s’ajoute aussi le repli vers l’intérieur du pays des habitants de certains villages frontaliers laissés à l’abandon, à l’exemple de Zelevet et Krawa Mafa.

La cartographie des zones frappées par Boko Haram permet de ressortir les départements et arrondissements les plus attaqués ainsi qu’il suit:

 

La hiérarchie des Départements les plus ciblés par les partisans de Boko Haram est restée la même en 2020 et 2021, contrairement à l’année 2019 au cours de laquelle le Département du Mayo Sava était le plus attaqué. Mais le plus grand nombre de victimes est enregistré dans le département du Mayo Sava pour les deux années consécutives, soit 151 victimes en 2020 et 67 victimes en 2021. Le Mayo Tsanaga quant à lui enregistre 121 victimes en 2020 et 68 victimes en 2021. Quant au Logone et Chari on totalise 54 victimes en 2020 et 48 victimes en 2021. Au total, pas moins de 326 personnes ont été tuées par Boko Haram en 2020 dans la Région de l’Extrême-Nord et au moins 153 autres victimes en 2021. A cela s’ajoutent les blessés graves et les personnes enlevées dont certaines n’ont jusqu’ici pas été rendues à leurs familles.

Typologie des attaques de Boko Haram : Entre terrorisme et grand banditisme

La force de nuisance de la secte Boko Haram repose essentiellement sur sa capacité à s’adapter aux réalités des localités dans lesquelles elle sévit. En effet, en fonction du contexte géographique, sécuritaire, religieux et socioculturel, elle modifie et adapte ses méthodes d’attaques. Aussi, une branche de Boko Haram ayant fait allégeance à l’Etat islamique de l’Afrique de l’Ouest (ISWAP : Islamic State's West Africa Province), a bénéficié de la formation et de l’expérience de redoutable barbare.

Au cours des affrontements avec l’armée camerounaise durant ces dernières années, les combattants de Boko Haram ont été poussés dans leurs derniers retranchements et ne se contentent plus que des incursions sporadiques. Il en est de même dans les pays voisins où on leur livre une guerre sans relâche. L’une des conséquences en est que leurs mécanismes d’approvisionnement sont mis à rude épreuve, notamment en ce qui concerne les denrées alimentaires.

C’est ce qui justifie que la plupart des attaques de Boko Haram répertoriées depuis le début de l’année 2020, soient des attaques multiformes, alliant à la fois atteintes physiques, pillages, vols ou destructions des biens. Le groupe privilégie des attaques nocturnes. Il brûle des maisons, égorge ou tue à l’arme blanche, pose des mines artisanales, vole du bétail, des denrées alimentaires et des motocyclettes.

Meurtres : A l’analyse du mode opératoire de cette secte, on constate que leur objectif premier semble ne plus être forcément la commission des meurtres et tueries comme par le passé. Les pertes en vie humaines recensées sont pour certaines des dommages collatéraux, en dehors des quelques rares cas d’affrontement direct avec les forces armées. Il s’agit surtout des cas où les victimes ont opposé une résistance au vol ou au pillage de leurs biens. On note aussi plusieurs cas de règlement de compte, notamment lorsque les villageois dénoncent les positions de Boko Haram à l’armée, ou tout simplement lorsque les habitants d’un village sont soupçonnés de collaborer avec l’armée. On note aussi des cas de vengeance, lorsqu’un villageois s’en est pris à un membre ou à un proche d’un des membres de la secte. Sans oublier les attaques perpétrées en riposte à celles de l’armée.

Décapitations : Cette technique d’assassinat est un châtiment utilisé par les combattants de Boko Haram pour mettre de l’emphase sur certaines exécutions afin de mieux terroriser les populations. A titre d’illustration, le jeune Koudouta Prafe a été décapité au cours d’une attaque de Boko Haram qui a fait 04 morts le 21 mars 2020 dans le village Tourou. Sa tête a été emportée comme butin afin d’être présentée à ceux qui oseraient défier la secte islamiste.

Pillages/vol : La guerre que mène Boko Haram semble avoir pris une tournure économique. Ses combattants se livrent régulièrement à des vols de bétail, de céréales, de vivres, de bicyclettes ou motocyclettes, d’argent et parfois des effets vestimentaires. Ceci s’explique certainement par la rareté des ressources à laquelle cette secte est confrontée à cause du démantèlement de certains de leurs réseaux d’approvisionnement par l’armée. Le vol est devenu le principal mode opératoire de Boko Haram. 75% des attaques des villages en 2021 se sont soldées par des saccages et vols des biens et denrées trouvées sur place. En août 2021, les éléments de cette secte ont pillé le village Zelevet en démontant les tôles des toitures et les portes des maisons.

Incendie : Cette stratégie a été abondamment utilisée par Boko Haram ces derniers mois. Au-delà de la terreur, l’objectif visé ici est de vider les villages de leurs habitants afin probablement de pouvoir étendre les frontières de leurs positions. Maisons, plantations, écoles, hôpitaux, denrées alimentaires, églises et mosquées, tout est réduit en cendre au passage de ces forces du mal. Le 6 septembre 2020, ces extrémistes sont allés plus loin en incendiant littéralement les cases du poste militaire avancé de Toufou 1 dans l’arrondissement de Mokolo, au cours d’une attaque nocturne. Le 1er juillet 2021, La localité de TallaKatchi, dans l’arrondissement de Mayo Moskota a essuyée une attaque au cours de laquelle l’école publique a été incendiée.

Un village après le passage des éléments de Boko Haram

Enlèvements : Que ce soit pour terroriser ou pour se faire de l’argent, les combattants de Boko Haram n’hésitent pas à procéder à des enlèvements pour exiger une rançon (en argent ou en nature) aux proches des victimes. Cela se solde souvent par la libération des otages en cas de versement de la somme exigée. Mais le plus souvent les personnes enlevées sont retrouvées assassinées dans les jours qui suivent leur enlèvement. Notons toutefois qu’en 2021, le nombre de personnes enlevées a considérablement baissé par rapport aux années précédentes.

Engins explosifs : On compte quelques incidents causés par des engins explosifs ou des bombes artisanales posées ou abandonnées par Boko Haram. Le 30 janvier 2020 l’explosion d’un engin à Zelevet dans l’arrondissement de Mayo-Moskota a grièvement blessé deux jeunes qui ont finalement rendu l’âme à l’hôpital adventiste de Koza. Toujours à titre illustratif, un incident similaire est survenu le 14 février 2020 à quelques kilomètres du village Sagmé dans l’arrondissement de Fotokol. Kiro Bouba, un adolescent de 14 ans a trouvé la mort suite à l’explosion d’une mine dans cette zone qui a plusieurs fois été le théâtre des affrontements entre l’armée camerounaise et les terroristes de Boko Haram. Plus récemment, le 30 avril 2021, 7 enfants ont été grièvement blessés par une grenade abandonnée dans la localité de Ngouma, arrondissement de Makary.

Attaque Kamikaze : Ce mode d’attaque a été moins utilisé par Boko Haram ces derniers mois, par rapport aux années précédentes. On recense quelques tentatives orchestrées par des jeunes femmes, mais qui ont été neutralisées avant d’avoir pu détonner leur charge. Mais lorsque ces attentats kamikazes sont perpétrés, ils font d’importants dégâts. Tel fut par exemple le cas dans la localité de Kouyapé à Kolofata le 1er septembre 2020. Deux adolescentes ont actionné leurs engins explosifs au milieu de la foule, faisant ainsi au total 8 morts et 12 blessés.

Vie sociale perturbée et espoir d’un retour définitif à la paix

Alors que le conflit contre Boko Haram baisse en intensité dans l’Extrême-Nord du Cameroun, le Gouvernement accompagné de ses partenaires au développement et des principales organisations non gouvernementales, fixe le cap vers la reconstruction des zones sinistrées par la crise. Les efforts sont déployés pour accélérer une reprise normale des activités et de la vie sociale par les populations. Il s’agit notamment des projets initiés dans le cadre de la « facilité régionale de stabilisation du bassin du Lac Tchad - Fenêtre du Cameroun » pilotés par le PNUD et qui ont permis la reconstruction dans les localités du département du Mayo Sava des infrastructures sociales de base et des édifices de service public (commissariat, poste de douane, poste forestier…) qui pour certains avaient été détruits ou incendiés par Boko Haram. Ce programme de stabilisation est prévu pour couvrir également les départements du Mayo Tsanaga et du Logone et Chari qui ont eux aussi payé le plus lourd tribut des exactions de cette secte.

Paradoxalement à cet espoir qui renait, il est indéniable de remarquer que Boko Haram constitue toujours une menace certaine et que la situation humanitaire reste précaire. Dans plusieurs localités victimes des assauts réguliers des combattants de cette secte, le quotidien des habitants est très perturbé. Les populations y vivent avec la peur dans le ventre, toujours dans la crainte de se faire attaquer. Dans certains villages frontaliers avec le Nigeria, les populations désertent leurs maisons dès le coucher du soleil pour se réfugier dans des montagnes, des grottes ou même dans la brousse pour ne revenir qu’au petit matin. Ils passent ainsi leurs nuits à la merci des intempéries, des insectes et de toute sorte de danger. Certains n’ont pas d’autre choix que de parcourir plusieurs kilomètres chaque soir pour aller trouver refuge dans des localités moins vulnérables. On se souvient encore de l’attaque du 1er février 2021 au village Mandoussa, arrondissement de Mayo Moskota, au cours de laquelle le jeune Jean FIDI avait été égorgé par les éléments de Boko Haram, parce que s’étant profondément endormi en fin d’après-midi dans sa chambre, il n’avait pas pu quitter le village comme les autres habitants pour regagner la cachette.

Des femmes victimes de Boko Haram

La persistance de la menace Boko Haram met au goût du jour les limites du maillage sécuritaire des zones vulnérables de cette partie du territoire. Elle traduit la difficulté pour les forces sécuritaires y compris les comités de vigilance de contrer efficacement et définitivement cette secte dont les formes d’attaques mutent continuellement dans le but de déjouer la vigilance, parfois avec la complicité de certains membres des communautés. La multiplicité des attaques de Boko Haram, aussi bien sur le territoire camerounais que sur celui des pays voisins témoigne de la complexité que peut revêtir la lutte contre cette nébuleuse. Le constat majeur est celui de la perfectibilité de la stratégie commune des pays concernés, notamment en ce qui concerne la coalition des armées des pays du Bassin du Lac Tchad (Niger, Nigeria, Cameroun, Tchad) conduite par la Force Multinationale Mixte.

Plusieurs observateurs et analystes du mouvement Boko Haram, voient en la mort de leur leader Abubakar Shekau, un facteur d’amenuisement de la capacité de nuisance de cette secte. Pour corroborer cette théorie, on peut prendre à notre compte les centaines de combattants repentis, tant camerounais que nigérians qui ont déposé les armes au Cameroun. Rappelons que le 17 septembre 2021 dernier, 854 ex-combattants et associés de Boko Haram de nationalité nigériane ont regagne ́ leur pays, après un séjour au centre régional de désarmement, de démobilisation et de réintégration. Leur rapatriement a été orchestré et supervisé conjointement par le gouverneur de la région de l’Extrême-Nord Cameroun et celui de l’Etat de Borno au Nigéria. Après plusieurs discussions entre les deux pays, le convoiement de ces ex combattants nigérians a eu lieu par voie terrestre dans la localité de Banki à la frontière avec le Nigéria, en présence des autorités administratives et militaires. Parmi les 854 repentis nigérians, l’on dénombre 244 hommes, 215 femmes et 395 enfants, tous répartis dans 15 bus mobilisés par les autorités de leur pays.

Il s’agit indubitablement là d’un bel exemple de coopération transfrontalière, mais surtout d’un signe d’espoir pour la fin de cette sale guerre que nous as imposée cet ennemi de la paix. Nos dirigeants gagneraient à surfer sur cette vague de reddition pour fragiliser davantage l’ennemi en multipliant des stratégies pour inciter la repentance des combattants de Boko Haram et en renforçant les mécanismes mis en place pour l’encadrement des ex combattants qui acceptent de déposer les armes.

Il faudrait aussi en amont construire une stratégie pour barrer la voie aux nouveaux recrutements de Boko Haram. Par ailleurs il sera nécessaire de faire un bon diagnostic de la situation sécuritaire sur les fronts de prédilection de Boko Haram, afin de pouvoir redynamiser le dispositif militaire mis en place tant pour protéger nos populations que l’intégrité de notre territoire. Il faudra aussi repenser la question de l’encadrement par les pouvoirs publics des comités de vigilance, car cet outil de sécurité communautaire qui a fait ses preuves, constitue un premier rempart indispensable pour la lutte contre la secte Boko Haram. 

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