LE DDR DES EX-COMBATTANTS DE BOKO HARAM DANS LA RÉGION DE L'EXTRÊME-NORD : Enjeux, contraintes et défis

Par un décret signé le 30 novembre 2018, le Président de la République a créé le Comité National de Désarmement, de Démobilisation et de Réintégration (CNDDR). La principale mission qui lui est assignée est « d'organiser, d'encadrer et de gérer le désarmement, la démobilisation et la réintégration des ex-combattants du Boko Haram et des groupes armés des Régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest désireux de répondre favorablement à l'offre de paix du Chef de l'Etat en déposant les armes ». Loin d’être un précédent à l’échelle du continent, cet acte du Chef de l’Etat confirme que malgré les réserves et griefs formulés par certains spécialistes des conflits africains, l’approche « DDR » fait recette. Même si une telle démarche peut paraître précoce, il importe de mener une réflexion sur l’opportunité, la faisabilité et les chances de succès du processus de sortie de crise initié par le Gouvernement. 

 

Au sujet de l’opportunité de la création du CNDDR

Quand intervient le décret portant création du CNDDR, une polémique, relayée sur les réseaux sociaux et dans les débats télévisés, traverse déjà l’opinion à propos de l’opportunité et de l’opérationnalisation de la décision présidentielle de lever des fonds pour l’aide humanitaire et la reconstruction dans les Régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. D’aucuns ont interprété cette décision comme un triomphalisme subséquent à l’arrestation de certains leaders séparatistes, cependant que sur le terrain, les embuscades se multipliaient contre l’armée.

Dessin d’une démonstration des combattants de la secte islamiste Boko Haram

Dans le cas spécifique de la Région de l’Extrême-Nord, une accalmie est perceptible sur le terrain après les raids meurtriers qui ont caractérisé les années 2014, 2015 et dans une certaine mesure 2016. Des villages désertés comme Limani, Amchidé et Talakachi entre autres enregistrent depuis environ deux ans des retours qui ont incité les ONG à organiser des activités caractéristiques de la phase dite de stabilisation. Après un gel des activités économiques qui a drastiquement réduit les recettes fiscales, les indices d’une reprise dans les zones frontalières touchées sont perceptibles. Quoiqu’on soit encore loin du pic de 5 milliards par an, les recettes douanières remontent progressivement avec la réouverture de certains bureaux de douane (Fotokol) et se situent actuellement autour de 1,5 milliard d’après la presse. Tant bien que mal, des initiatives communautaires en faveur du développement émergent ça et là et témoignent d’une reprise en main progressive. Dans un tel contexte où les populations, déjà handicapées par une pauvreté rampante, doivent reconstruire le lien social et renouer avec les activités génératrices de revenus, la création du centre régional du CNDDR à Mora n’a rien d’extravagant. Au contraire, l’enjeu est de taille pour une région au fort potentiel, mais dont les indices économiques et sociaux restent préoccupants. Malgré son poids démographique, la Région touristique de l’Extrême-Nord connait une sous-scolarisation alarmante. La presse régionale rapporte à ce propos que des dizaines de milliers d’enfants pourtant scolarisés ne parviennent pas à se présenter au concours d’entrée en classe de 6è faute d’acte de naissance. Ce qui débouche sur de nombreuses défections dont il faut mesurer les conséquences notamment sur la sécurité. Dans de nombreux villages des départements frontaliers du Logone et Chari, Mayo-Sava et Mayo-Tsanaga, la faible pénétration de la puissance publique se traduit par la prolifération d’organismes privés dont les champs d’intervention se télescopent parfois. Ce tableau peu reluisant appelle non pas une abdication fataliste, mais une réflexion plus large sur la meilleure manière d’articuler les interventions humanitaires et les impératifs de reconstruction susceptibles de conduire à une consolidation de la paix. Le CNDDR peut y contribuer tant il est vrai qu’il est urgent d’enrayer ce qui pourrait se transformer en spirale de la violence. L’une des questions épineuses est liée à la circulation incontrôlée des armes qui pourrait alimenter des réseaux criminels. Au plus fort des attaques de Boko Haram, la presse a fait état de caches d’armes dont certaines ont été démantelées. Les réseaux d’approvisionnement impliquent des complicités civiles dont il est difficile d’établir les ramifications. En janvier 2019, une attaque à main armée dans l’arrondissement de Méri a donné lieu à des supputations sur une probable connexion entre bandits de grand chemin et djihadistes de Boko Haram. Quoi qu’il en soit, la secte demeure une menace même sous sa forme résiduelle actuelle.

L’autre aspect du problème concerne la question des « enfants-soldats » qui, du fait de leur endoctrinement et banalisation de la violence, pourraient constituer une sérieuse hypothèque à la paix comme on l’a vu ailleurs sur le continent. Les témoignages des « repentis » sont suffisamment évocateurs à ce sujet. Un symposium international organisé l’an dernier à Maroua édifie sur la complexité de la question. C’est dire si malgré l’accalmie, ponctuée toutefois d’attentats-suicides sporadiques, il est urgent pour le gouvernement de prendre les mesures qui s’imposent afin de parvenir à une normalisation des rapports sociaux.

Fai Yengo Francis, Coordinateur national du Comité de Désarmement, de Démobilisation et de Réintégration Et Midjiyawa Bakary, Gouverneur de l’Extrême-Nord

Contraintes et défis de la mise en œuvre du programme DDR

Le CNDDR étant encore en gestation, il est tôt pour lui faire un procès. En revanche, il faut apprendre des expériences précédentes afin de parvenir à une transition harmonieuse vers une paix durable. La mise en œuvre des programmes similaires dans la Région des Grands Lacs (Burundi, RDC, etc), ou dans le Golfe de Guinée (Côte d’Ivoire, Sierra Leone, Libéria, etc) révèle des écueils dont le moindre n’est pas l’identification et le dénombrement des combattants. Les sources sécuritaires et la presse ont indiqué que de nombreux combattants ont été recrutés ou enrôlés de force, puis endoctrinés. Certains d’entre eux se sont rendus d’eux-mêmes et ont été cantonnés. Il reste maintenant à recenser les autres dont on ne peut pas prévoir qu’ils renonceraient à leurs armes. En Côte d’Ivoire, il a été difficile de désarmer des combattants encore suspicieux et qui ont caché une partie de leur arsenal dans les pays voisins. En Libye, la volatilité de la situation a été un obstacle au désarmement effectif.

Quand bien même des équipes de désarmement formées d’hommes compétents et expérimentés s’attèleraient avec succès à la tâche de collecte et de destruction des armes et munitions, les défis liés à la démobilisation et à la réintégration seraient réels.

Dessin d’une possible réinsertion des ex-combattants de Boko Haram

D’après les dispositions du texte présidentiel, la démobilisation et la réintégration consistent à faciliter le retour des combattants à la vie civile après un passage dans des sites de cantonnement pour leur déradicalisation, l’octroi d’une aide psychologique, matérielle voire financière pour leur réinsertion sociale. De même, le CNDDR doit mener des actions de sensibilisation et soutenir les communautés d’origine en vue de permettre une réintégration harmonieuse des combattants. Ainsi déclinée, la démarche est séduisante, mais comme on l’a vu en France où les riverains se sont opposés à la création des centres de déradicalisation dans leur environnement, la tâche est loin d’être une sinécure. Il faut craindre, ainsi que le confirment de nombreux rapports d’ONG, que les esprits ne soient pas encore suffisamment préparés pour accueillir les ex-combattants de Boko Haram dont certains se sont rendus coupables d’exactions traumatisantes. Les frictions entre d’une part les déplacés accusés de complicité, de capturer toute l’attention des organisations humanitaires et d’exercer une forte pression sur les maigres ressources et d’autre part les autochtones dans beaucoup de villages donnent déjà un aperçu.

Quelques pistes pour la mise en œuvre du programme DDR

Il convient de relever que le DDR requiert des ressources humaines, matérielles et financières conséquentes. Il faut donc que les fonds nécessaires soient rendus disponibles et que le CNDDR s’entoure, comme le lui suggère l’article 9 du décret, de partenaires pluridisciplinaires qui connaissent la complexité de la situation sur le terrain. A l’inverse de la crise anglophone dont les ressorts sont éminemment politiques, les modes de recrutement des combattants de Boko Haram s’enracinent dans un contexte généralisé de pauvreté et révèlent la capacité de séduction du discours de la secte. Il apparait ainsi une double dimension politique et technique que recouvrent les problèmes anglophone et djihadiste. Dès lors, il importe de procéder à une clarification conceptuelle tant la « déradicalisation » peut dans un tel contexte appeler diverses conceptions et approches.

Le texte présidentiel s’intéresse aux ex-combattants de Boko Haram, mais la question de la réintégration des comités de vigilance pourrait bientôt être une préoccupation tout aussi importante. Enfin, le gouvernement devrait créer les conditions d’une adhésion massive des combattants à travers une communication de crise efficace qu’accompagnent des actes concrets.

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